Pourquoi avons-nous oublié que le domicile était un lieu de travail ? Réflexion sur les origines du chaos actuel

Laetitia Vitaud

Editor in Chief

TRIBUNELe confinement imposé par l’épidémie Covid-19 braque soudain les projecteurs sur un lieu de travail longtemps ignoré, le domicile. Or ce dernier a toujours été un lieu de travail, tant pour des artistes et artisans que pour les travailleurs domestiques (nounous, assistantes de vie, femmes de ménage), et, avec l’ubiquité des moyens de communication, pour tous les cadres et employés dont le smartphone est devenu le bureau principal. Cette crise offre l’occasion de se poser les bonnes questions sur l’espace de travail, l’ergonomie, la sécurité, le management en cessant de fermer les yeux sur cet espace aussi important que le bureau ou l’usine…

En 2015, plusieurs années avant l’immense succès de Sorcières, l’auteure Mona Chollet publiait un livre intitulé Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, un essai passionnant qui explore les difficultés que l’on trouve à profiter de son chez-soi dans l’état de « famine temporelle » qui caractérise les modernes que nous sommes. Chez soi mêle les sujets intimes et collectifs pour proposer une analyse sociologique et psychologique de la sphère domestique. Avec le confinement imposé par la crise COVID-19, ces sujets sont devenus d’une grande actualité. C’est pour cela que, depuis deux semaines, le livre de Mona Chollet est en tête des ventes d’essais en France : il a été commandé en ligne par de nombreux lecteurs / lectrices confiné.e.s !

La sphère domestique fait rarement l’objet d’analyses concernant le travail. On l’associe généralement aux corvées ménagères, à la famille et aux loisirs, comme si elle ne faisait pas partie intégrante de notre économie marchande. Mais le confinement imposé par la crise sanitaire du COVID-19 impose le télétravail à la maison aux travailleurs des bureaux et braque ainsi les projecteurs sur cet espace qui a toujours joué un rôle économique essentiel.  

Le domicile a toujours joué un rôle économique majeur

Les révolutions industrielles britanniques de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles ont brutalement séparé les sphères marchande et non marchande, en retirant la majeure partie de la production marchande de l’espace domestique. Par exemple, alors que la production textile (le filage, le tissage et la fabrication des vêtements) se faisait autrefois largement à domicile, les nouvelles technologies du XVIIIe siècle—notamment la mule-jenny, une machine à filer à énergie hydraulique inventée en 1779—déplacent cette production dans les usines et la concentrent dans des espaces définis pour une production industrielle plus intensive. 

Peu à peu l’organisation artisanale de la production, qui reposait en partie sur l’espace domestique, est remplacée par l’organisation industrielle, hors de la maison. Les femmes se voient assignées à résidence et on leur confie un travail non marchand, non mesuré et non rémunéré. Hors du foyer, le travail est dit « productif », tandis que dans le foyer, il est qualifié de « reproductif » et est subordonné au premier (et non valorisé).

Ce travail non marchand et invisible effectué à domicile se transforme largement au cours du XXe siècle : parce que les femmes rejoignent massivement la sphère marchande et occupent désormais des emplois rémunérés, les tâches domestiques sont en partie externalisées hors de la maison. Par exemple, on consomme de plus en plus de plats industriels préparés dans des usines plutôt qu’à domicile. Les enfants sont gardés dans des crèches plutôt qu’à la maison. Les cheveux sont coupés chez le coiffeur, etc. 

Après la Révolution industrielle, nous avons construit un imaginaire autour du travail (marchand) qui n’inclut jamais l’espace domestique.

Progressivement, nous construisons un imaginaire autour du travail (marchand) qui n’inclut jamais l’espace domestique. Le travail, le vrai, c’est aux champs, à l’usine, sur un chantier ou au bureau qu’il se fait. Pas à la maison

Pourtant, en réalité, la maison est toujours restée un lieu de travail essentiel. On y travaille chez soi, mais on travaille aussi au domicile des autres. Non seulement le travail marchand dépend de ce qui se passe à la maison, mais il existe de nombreux travailleurs invisibles pour qui le domicile (chez soi ou chez les autres) est le principal lieu de travail. Il ne s’agit pas seulement d’une frange marginale d’artistes ou d’artisans qui ont leur atelier à domicile, mais surtout de millions de travailleurs domestiques qui gardent les enfants des autres, font le ménage, s’occupent de personnes âgées ou délivrent des soins au domicile de leurs clients. 

Or ces travailleurs/travailleuses invisibles, dont plus de 80% sont des femmes, ont le plus souvent des conditions de travail dégradées, ne bénéficient pas de la même protection sociale, sont plus souvent exploitées, font des horaires à rallonge pour les rémunérations les plus faibles. Les nounous, assistantes de vie à domicile et femmes de ménage sont souvent des personnes dont les conditions de travail ne sont pas perçues par les autorités comme une priorité politique. « La condition des travailleuses domestiques est plus misérable que celle de tout autre groupe de travailleurs et travailleuses dans le système capitaliste, » a dit un jour la militante américaine Angela Davis.

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Quant au bureau, il a longtemps été pensé comme l’usine, autour d’une séparation stricte entre ce qui relève du domestique et ce qui relève du professionnel. Mais avec internet et l’ubiquité des moyens de communication, la maison est redevenue pour de plus en plus de travailleurs / travailleuses un espace de production à part entière. Depuis quelques années, l’espace domestique devient avec la montée du télétravail un espace de travail parmi d’autres dans un contexte où le bureau devient plus éclaté (lire notre livre blanc « Comment aménager ses bureaux ? » qui revient sur l’histoire du bureau et son éclatement depuis quelques années)

Avec la crise sanitaire que nous traversons, la maison remplace le bureau. Or ce confinement imposé offre l’occasion d’appréhender l’espace domestique comme un espace de travail à part entière. C’est une opportunité à saisir pour au moins 5 raisons

  1. De nombreux/nombreuses travailleurs/travailleuses domestiques, comme les nounous ou les femmes de ménage, sont aujourd’hui sans travail à cause de la crise sanitaire : c’est l’occasion de mettre sur la table la question de leur protection sociale et de la reconnaissance de leur travail.
  2. Pour beaucoup de travailleurs/travailleuses, le travail à domicile ne fait l’objet d’aucune réflexion sur le conditions de sécurité et de confort. Les questions ergonomiques doivent se poser aussi dans le cadre domestique. L’employeur a un rôle à jouer dans l’aménagement du poste de travail domestique. Après la crise, c’est l’occasion d’élargir le champ de la médecine du travail, de l’inspection du travail, et de la question de l’aménagement de l’espace de travail.

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  3. L’imbrication entre le travail marchand et non marchand devrait toujours être un sujet fondamental pour les ressources humaines, tant il affecte profondément le bien-être et la productivité. Pourtant, c’est souvent un tabou. On ne parle guère de ses responsabilités parentales au travail, ni des tâches ménagères. Or les employeurs ont tout intérêt à prendre en compte ces responsabilités et ces tâches : la flexibilité par défaut, par exemple, est un élément de réponse.

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  4. Pour les emplois de bureau, le télétravail par défaut pourrait bien devenir la norme. Avant la crise, les entreprises sans bureau étaient minoritaires (GitHub, Buffer, Basecamp ou Automattic) et marginales. Demain, se poser la question « ai-je vraiment besoin d’un bureau ? » se posera à tous. Cela ne veut pas dire qu’on ne se verra plus « en vrai », mais que le bureau pourrait bien devenir de plus en plus un coût variable, quelque chose que l’on dépense ponctuellement lorsqu’on a besoin d’un lieu pour se réunir. Cela présente une opportunité indéniable pour les nouveaux entrants sur le marché. Sans bureau, on peut lancer une entreprise beaucoup plus facilement et à moindre coût.

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  5. C’est l’occasion de mettre sur la table les questions de sécurité liées au travail à domicile. La maison est hélas aussi un lieu de violence. Le confinement pourrait s’accompagner d’une recrudescence des violences conjugales. Or l’entreprise a un rôle à jouer pour assurer la sécurité de ses employé.e.s. La mise en place de nouvelles protections (juridiques, psychologiques) est souhaitable.

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La maison a toujours été un espace de production et un lieu hybride. La crise que nous traversons est l’occasion pour les entreprises comme pour les pouvoir publics de braquer les projecteurs sur le travail domestique dans toutes ses dimensions (soins, ménage, travail intellectuel, coordination entre travail marchand et non marchand) pour améliorer la sécurité et le bien-être de tous les travailleurs / travailleuses concerné.e.s.

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