Futur du travail

SÉRIE D’ÉTÉ – Plateformes de recherche d’emploi : le nouveau Tinder ?

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Les jeux, les connections et les algorithmes mathématiques seraient-ils capables de changer la façon dont nous cherchons et acceptons du travail, comme ils ont changé notre façon de chercher et accepter des rencards ?

Avec ses plus de 50 millions d’utilisateurs et 26 millions de matchs par jour, Tinder a révolutionné le monde des rencontres amoureuses depuis sa création en 2012. Quand quelqu’un balaie l’écran de son téléphone dans le bus, au travail ou dans la rue, il est probable qu’il soit sur Tinder. Sa popularité s’explique facilement : le swipe (en un mot, du lèche-vitrines pour célibataires) est addictif et l’algorithme spécial et le géociblage de Tinder permettent de matcher, puis d’organiser un rendez-vous et d’y aller en moins d’une heure.

Avec Tinder, trouver un partenaire est plus facile que jamais. Faire se rencontrer des personnes qui ont des intérêts communs peut aussi faciliter une autre activité ennuyeuse : la recherche d’emploi. Alors qu’environ 45 % des demandeurs d’emploi cherchent leur job chaque jour sur leur téléphone, il n’a jamais été aussi important pour les employeurs de rendre mobile leur processus d’embauche.

En 2015, moins de 20 % des entreprises avaient une solution RH sur une appli mobile, mais la situation a évolué depuis. Des applications telles que Blonk et JobSwipe voient les demandeurs d’emploi comme les accros du dating : dans l’espoir d’une correspondance, les CV et les lettres de candidature sont remplacés par des profils qui, comme sur Tinder, peuvent être acceptés ou refusés d’un simple swipe. Pour ceux qui peinent à se vendre par écrit (nous savons tous combien il est difficile de réduire son génie à 140 caractères maximum), il est possible de rédiger une lettre de motivation ou de poster une courte vidéo à la place. Les algorithmes de ces applications servent d’entremetteurs pour vous trouver des postes qui correspondent parfaitement à vos compétences, à votre expérience et à votre zone géographique, tout en restant anonyme aux yeux des employeurs lorsque vous faites vos recherches. Avant de se rencontrer, les employeurs et les candidats peuvent chatter directement sur l’appli : un peu comme pour un rencard sur Tinder, mais sans le risque de tomber sur un imposteur.

Ces applis veulent nous faire aimer la recherche d’emploi comme elles nous ont fait aimer le dating. Mais est-ce qu’elles marchent vraiment ?

Il y a des problèmes évidents. Alors que les applis de recherche d’emploi cherchent à avoir le plus large public possible, elles attirent principalement les jeunes ; malgré un nombre croissant de baby-boomers qui utilisent leur téléphone pour chercher du travail, les millennials et la génération X restent les plus accros au portable. Les chiffres ne mentent pas : 78 % des millennials et 78 % de la génération X utilisent leurs téléphones pour la recherche d’emploi, contre seulement 57 % des baby-boomers. Et s’il est vrai que la plupart des demandeurs d’emploi sont des millennials, le problème de l’accessibilité de ces applis demeure.

Un autre obstacle : attirer assez d’utilisateurs pour créer un pool suffisant pour trouver des correspondances. Les applis de recherche d’emploi se disputent constamment les utilisateurs des entreprises déjà établies. La marque la plus populaire dans le domaine, Indeed, reçoit environ 250 millions de visiteurs uniques chaque mois, et ce sans avoir de fonctionnalités telles que le swipe ou un algorithme d’appariement. Elle atteint aussi un public plus vaste : Indeed liste des emplois dans plus de 60 pays. Les applis de rencontres populaires ont, elles aussi, capitalisé sur leur potentiel : Ripple et Bumble Bizz, développées par Tinder, permettent de se mettre en relation avec des individus, ce qui permet de trouver un partenaire ou un employeur avec un swipe. Cette concurrence féroce limite le nombre et la qualité des utilisateurs que chaque application pourra attirer et entrave donc l’efficacité de leurs algorithmes. En effet, les formules d’appariement comparent les données d’utilisateurs similaires pour apprendre ce qui intéresse chacun, et plus de compétition signifie moins d’utilisateurs – donc moins de données pour entraîner l’algorithme.

En fait, ce genre d’applications n’est utile que pour certains types de métiers, de fonctions et d’entreprises. Les emplois liés à l’installation, à l’entretien et à la réparation ainsi qu’au transport ont des taux de recherche sur mobile plus élevés (de l’ordre de 80 %) que les secteurs des affaires ou de la finance (environ 57 %). Au vu des vies actives des travailleurs dans ces domaines, la popularité du mobile pour les recherches d’emploi n’est pas surprenante. Ces travailleurs passent généralement d’un contrat à l’autre, et comme la procédure de recrutement est plus courte et les exigences sont globalement les mêmes pour chaque boulot, il est plus facile pour eux de faire une candidature sur leur smartphone. Les candidatures mobiles sont mieux adaptées aux procédures de recrutement plus courtes, comme pour les petites entreprises ou pour des postes junior.

Un autre élément à prendre en compte : faire d’une recherche d’emploi un jeu peut la freiner. Avec tous les profils qui s’empilent, il est impossible de parcourir les correspondances suggérées sans toutes les swiper, ce qui signifie que la recherche peut en fait prendre plus de temps que la normale. Et impossible de filtrer les résultats : à la place, il faut faire aveuglément confiance à l’algorithme de l’application, qui n’est pas toujours efficace. Après tous ces détours, il n’est pas non plus garanti qu’un match soit traité de la même manière qu’une véritable candidature : de nombreux employeurs demanderont toujours un CV ou un texte de présentation après le match, auquel cas l’appli n’aura pas servi à grand-chose.

Il est évident que les applis de recherche d’emploi ne peuvent pas remplacer complètement la procédure de recrutement. Elles peuvent réduire le temps nécessaire pour faire se rencontrer les gens et les emplois qui les intéressent, mais elles n’aident pas vraiment à rendre plus rapide l’obtention effective d’un travail. Ces applications sont particulièrement efficaces pour embaucher des employés junior, pour des contrats courts et pour les petites entreprises ; et si vous vous en servez, vous êtes probablement un millenial.

Tant qu’elles n’auront pas gagné la confiance des demandeurs d’emploi et des recruteurs, les applis de recherche d’emploi – en particulier celles qui sont ludiques – serviront surtout comme une liste d’annonces supplémentaire. Pour l’heure, il semble que le plan d’un soir entre recruteur et candidat devra attendre. 

Article en collaboration avec Are We Europe

Rédaction : Vivien Zhu

Illustration: Eddie Stok

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